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Le Comité Poétique est composé de quatre lecteurs anonymes. Il a simplement l'ambition de traverser la Pangée poétique avant le grand saut. Il est à l'écoute de la multiplicité des voix et surtout et avant tout attentif au talent.Depuis peu, les propositions spontanées sont les bienvenues. Alors, nous vous attendons !


Jean-Jacques Nuel : LIGNES DE VIE

Publié par Le Comité Poétique sur 1 Septembre 2014, 19:00pm

Catégories : #Prose avec Jean-Jacques Nuel

 

 

CHANTIER MOBILE

 

Voici deux ans déjà que nous avons été recrutés, mon frère Alex et moi, pour la construction de la ligne ferroviaire à grande vitesse entre l’Occident et l’Orient. Les premières semaines, nous étions employés à couler du béton et poser des traverses dans une vallée de l’Oural, près de notre village, mais il fallut ensuite nous déplacer de plus en plus loin pour rejoindre le chantier qui progresse continuellement vers l’est. Comme le temps de trajet est compris dans les huit heures quotidiennes de travail – selon une clause écrite du contrat d’embauche -, nous avons accepté volontiers cette contrainte. Aujourd’hui, nous avons tout juste eu le temps d’aller jusqu’au chantier, de pointer, de dépointer, avant de prendre le chemin du retour. Il sera bientôt nécessaire d’effectuer des heures supplémentaires pour les seuls déplacements, et mon frère Alex, inquiet, se demande si la Compagnie ferroviaire acceptera de les payer.

 

 

VOL AVEC TRANSFERT

 

Impossible de s’y retrouver, la signalisation était incomplète et contradictoire. Nous remontions des kilomètres de couloirs, empruntions de vastes ascenseurs, repassant aux mêmes endroits, sans jamais parvenir à la porte d’embarquement K17. D’autres passagers désemparés nous demandaient leur chemin, et nous étions incapables de leur répondre ; certains renonçaient et s’asseyaient à même le sol, la tête entre les bras, pleurant doucement. Si la traversée de la moitié du globe en avion n’avait présenté aucune difficulté, le passage du terminal 1 au terminal 2 de cet aéroport s’avérait une épreuve interminable et peut-être insurmontable.

 

 

LA FALAISE

 

Nous habitions au pied de la falaise, en bas de sa vertigineuse verticale, et nous regardions par nos fenêtres la mer se perdre à l’infini vers l’est. Dès le début de l’après-midi, le soleil ayant franchi la ligne de crête, nos maisons étaient plongées dans l’ombre. De temps en temps, des blocs de roche ou des cailloux se détachaient de la paroi et, la vitesse décuplant leur poids, se transformaient en armes redoutables. Nous devions payer chaque année un lourd tribut aux éboulements qui frappaient jeunes ou vieux, hommes ou femmes, de manière aveugle. J’avais suggéré en vain de déplacer nos maisons plus loin sur la plage, hors de portée des chutes de pierres. Les anciens, en portant leur index droit à leur tempe droite et imprimant à ce doigt un mouvement rotatif d’arrière en avant et d’avant en arrière, me traitaient de fou, car nos demeures seraient alors trop exposées au vent du large et aux tempêtes. Pourquoi vouloir changer l’ordre des choses ? Nos ancêtres avaient dû avoir une bonne raison de s’installer au fond de la crique, le dos à la falaise, même si nous l’avions perdue dans le relais des générations. Et peut-être devions-nous continuer à payer pour une faute commise dans la nuit des temps par le premier homme et accepter comme une fatalité que le ciel nous tombe sur la tête.

 

 

 

LIGNE DE VIE

 

J’avais à peine vingt ans lorsque je rencontrai la diseuse de bonne aventure au bord du terrain vague. Après avoir regardé les lignes de ma main, et sans doute lu mon avenir, elle se signa, puis resta muette. Elle me rendit la pièce d’or que je lui avais donnée, et s’éloigna sans se retourner.

 

 

 

Jean-Jacques Nuel est né le 14 juillet 1951 à l’Hôtel-Dieu de Lyon et demeure encore dans cette ville. Après avoir publié des recueils de poèmes, il se consacre à l’écriture de textes courts, d’aphorismes, de nouvelles et de récits.
A publié notamment des recueils de textes brefs : Courts métrages (Le Pont du Change, 2013) ; Lettres de cachet (Asphodèle, collection Confettis, 2013) ; Portraits d’écrivains (Editinter, 2002) ; La gare (Orage-Lagune-Express, 2000), ainsi qu’un roman : Le nom (A contrario, 2005).

Jean-Jacques Nuel : LIGNES DE VIE

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