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Le Comité Poétique est composé de quatre lecteurs anonymes. Il a simplement l'ambition de traverser la Pangée poétique avant le grand saut. Il est à l'écoute de la multiplicité des voix et surtout et avant tout attentif au talent.Depuis peu, les propositions spontanées sont les bienvenues. Alors, nous vous attendons !


Emmanuel Merle

Publié par Le Comité Poétique sur 13 Février 2015, 22:30pm

Catégories : #Poésie avec Emmanuel Merle

 

 

1.

 

Le chien de Goya n'aboie plus,

son maître est sourd.

Ne plus entendre – le son est noir –

le cri du chien, c'est renoncer

à prononcer l'espoir.

 

L'aboi s'est dissous dans le brun,

il colore le tableau, et le ciel

est aux abois sombres de la nuée.

Sur le mur il y a des traces,

des mots difformes qu'un sourd

a jetés comme des crachats,

 

des mots de brute.

 

 

 

 

 

 

 

2.

 

Ce saut de la couleur, un rebord,

comme un diaphragme

qui se tend dans le noir. Corps interdit

mais pas sa tension, pas son nerf,

chasseur, oiseaux interdits aussi,

 

la couleur inachevée, retenue

par la borne d'un geste diffracté.

 

Il pleut une boue d'origine,

le pan d'un rideau sale.

 

 

 

 

 

3.

 

Où est l'ombre, qui fait langage encore,

qui crie dans le silence de la lumière,

où est tombée l'ombre?

 

Ce qui est peint c'est la confusion

du monde quand il se décroche,

l'ombre dépasse et boit le jour,

 

elle sourd du mur comme

une terrible écaille.

 

 

 

 

 

 

4.

 

Manzanares où il s'enfonce, c'est peut-être

la mort, et la tête d'un chien, effarée,

pour oublier la tombe où le corps

d'un homme l'a perdue.

 

La rivière est immobile. Ô rivière,

je me nomme Orphée, et c'est ma tête

de chien caillassé

que tu roules sans fin.

 

Manzanares tu es presque noire.

 

 

 

 

Poèmes extraits de Le chien de Goya, éditions Encre et lumière, octobre                       2014.

 

 

*

 

 

1.

 

Trois trous rouges sur le côté de la neige

et l'absence, deux cailloux dans les orbites.

C'est l'éblouissement de l'absolu,

la peau blanche, immense, et son grain.

 

Prisonnier, souvent trop loin,

trop près à présent, enchanté

et noué de ne jamais savoir

s'il faut dire ou pas: et quelle parole

aussi bien, tranchante comme l'épée,

faudrait-il inventer pour démailler

l'entrelacs du désir?

 

Je reviens à moi mais la langue est perdue.

 

 

 

 

2.

 

L'armure s'est ouverte, un drap de sang

couvre sa poitrine.

 

A l'instant de frapper

je me souviens qu'un voile semblable,

rouge, descendait sur mes yeux, comme si l'élan

de l'univers se précipitait en moi,

gonflant mon bras, faisant de ma main

une mâchoire.

 

Et lui, un geste de hasard encore, avec le bras,

pour refermer la vie sur soi,

un horrible tressaillement des pieds,

plus long, un roulement de tambour.

 

Je tranche encore des doigts vaguement dressés,

l'un tombe dans la plaie et rejoint le poumon nu.

 

Ce que je vois, c'est la goutte de sang,

avalanche vermeille sur le bois de la lance,

une branche plantée qui saigne dans la neige.

 

La mort, comme la nuit, sourd de la terre.

 

 

 

 

3.

 

Qu'ai-je fait d'autre, qu'ai-je fait à l'autre,

si longtemps, que lui donner la mort?

 

Parfois, un appel de l'œil dans ce moment

de violence sans nom m'embarque

avec le mourant. Un cri que personne

d'autre au monde ne pousserait,

comme une dernière adresse,

frappe mon armure, la pénètre,

excave quelque chose en moi.

Le guerrier, mourant, me troue à son tour.

 

Je suis Perceval, l'homme percé de cris,

grevé de râles, comme des mains,

par poignées.

 

 

 

 

4.

 

La parole tue, ce soir-là,

que je ne savais pas détenir, blesse encore

ma gorge aveugle : une écharde de fer

rouillée, un pourquoi que la chair recouvre

indéfiniment.

 

On dirait ces blessures à la langue

qui saignent sans cesse, et que de pauvres chiens,

buvant leur propre sans, sucent, innocents,

mourant d'absorber leur vie.

 

 

 

 

 

 

Poèmes extraits de Dernières paroles de Perceval, éditions de l'Escampette, février 2015.

 

 

 

 

 

*

 

        L'auteur nous propose également deux inédits :

 

 

1.

 

La photographie, ce qu'elle prend au réel ?

La serrure mange la rouille du passé,

les écailles du métal, comme des mélanomes,

sont les fragments du hasard.

 

Ce qu'elle dérobe au réel ? Un lieu

et un moment : peut-être ce carrefour

où j'attendais quelqu'un, cette minute,

longue à passer, qui me faisait être

et rendait au trottoir, à l'immeuble,

au ciel et à ma main levée leur densité.

 

Le diaphragme ? Ce sas par où se faufilent

la lumière et la mort.

 

 

 

2.

 

Cette déchirure, c'est le remords du photographe

devant son sujet. Il faut gratter la peau

de l'image, lui soulever la paupière

pour voir le noir.

 

Parfois on désire ôter les squames

de l'existence, on voudrait être à nu

une fois pour toutes, mais l'ongle se casse,

le rêve de lucidité se parchemine

et sous le papier peint griffé on trouve

d'autres lambeaux qu'il faudrait gratter.

 

Des vies superposées.

 

Finalement il est trop tard, les ombres

du soir dansent une lèpre obscure et sèche.

 

 

 

Photo extraite d'un livre d'artiste, avec le peintre Georges Badin.

Photo extraite d'un livre d'artiste, avec le peintre Georges Badin.

Emmanuel Merle est né à La Mure en Isère en 1958. Il est agrégé de Lettres Modernes et professeur en Classes Préparatoires dans la banlieue de Grenoble. Il a 3 enfants. Il est président de l'association Pandora à Vénissieux et de l'association "Livres en Scène" sur le plateau du Vercors
Il est l'auteur d'un recueil de nouvelles, "Redwood" (2004) publié chez Gallimard, et de recueils de poèmes parmi lesquels "Amère Indienne" (2006) "Un homme à la mer" (2007) aux éditions Gallimard, "Pierres de folie" (La Passe du Vent, 2010), "Boston, Cape Cod, New York" (Le Pré Carré Éditeur, 2011), "Écarlates" (Editions Sang d'encre, 2011),"Ici en exil" (L'Escampette éditeur, 2012), "Schiste" (Alidades, 2013), "La chance d'un autre jour" ( La Passe du vent, 2013), "Le Musée clandestin" (Pré Carré Editeur, 2013), "Le Chien de Goya" (Editions Encre et Lumière, nov.2014), "Dernières Paroles de Perceval" (L'Escampette éditeur, février 2015).
Le recueil "Amère Indienne" a fait l'objet d'une traduction en américain sous le titre "Elsewhere on earth" (éditions Guernica)
Des poèmes sont parus dans de nombreuses revues, en France : NRF, Diérèse, Bacchanales, Place de la Sorbonne, Voix d'encre, Contre- allées, Arpa, et à l'étranger : Salamander, Consequence, Upstreet (USA), Siirden (Turquie).
Des livres d'artistes ont été réalisés avec plusieurs artistes et plasticiens : Georges Badin, Fabrice Rebeyrolle, Anne-Laure Héritier-Blanc, Youl, Marc Pessin, Danielle Berthet, Thierry Lambert.

La poésie ? Un travail de lucidité, un creusement des mots au-delà des concepts, un rythme accordé à la voix, une « poignée de main » (Paul Celan).

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