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Par le Comité Poétique.


YANNIS RITSOS : QUATRE POÈMES

Publié par Le Comité Poétique sur 31 Juillet 2018, 23:57pm

Catégories : #Poésie avec Yannis Ritsos

 

 

BESOIN D'EXPRESSION

 

 

Avec le temps et la fatigue, les mots meurent aussi –- dit-il.

Il ne lui reste rien pour exprimer le rien. Ses doigts

sont devenus très minces. Sa bague tombe. Il l'attache au

   bout d'une ficelle,

la jette dans le puits, la remonte. Rien. Le puits

n'a plus d'eau, ni la ficelle aucun sens. Pourtant le choc

de cette bague sur les pierres, c'était comme s'il mesurait

   quelque chose,

quelque chose qu'il fallait à tout prix mesurer pour arriver, avec le soir,

au même nombre impair qui est inscrit derrière la porte.

 

Le 17/12/1967

 

 

 

PRESBYTIE

 

 

Il enleva ses lunettes. S'allongea. Ferma les yeux.

Une mouche se posa sur son front. Il la laissa faire.

Il observait l'intérieur de la mouche : un théâtre vide,

et un acteur, seul, debout sur une chaise,

qui répétait sans voix le rôle d'Iphigénie.

 

Athènes, le 02/07/1971

 

 

 

 

*

 

 

Le butin, gardez-le ou distribuez-le –- pour moi je ne veux rien.

Et cette femme qui hurle dans les escaliers, prends-là pour esclave

ou comme nourrice pour notre fils (–- où est-il, c'est vrai ?

–- je ne l'ai pas vu) –- pas dans mon lit, non,

un lit tout à fait vide, c'est ce qu'il me faut maintenant,

pour m'y engourdir, pour me perdre, pour être,

qu'au moins je dorme sans surveillance, sans plus avoir le souci

de savoir si j'ai le visage aussi dur qu'il le faut ou si se sont relâchés

les muscles de mon ventre ou de mes bras. Maintenant

seul le souvenir de l'amour peut remplacer l'amour, et atténuer

ce grand contraste, si choquant,

entre la flétrissure du corps et l'obstination du désir.

 

 

*

 

 

Peu à peu, tout s'est dénudé, apaisé, tout est devenu comme du verre,

les murs, les portes, nos cheveux, nos mains –-

tout a pris cette exquise transparence du verre –- même

   l'haleine de la mort ne peut la ternir ; on distingue

derrière le verre le rien indivisible –- enfin quelque chose d'intact –-

une sorte d'intégrité première, invulnérable comme l'inexistence.

 

 

 

 

Le mur dans le miroir et autres poèmes. Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, 2017, pp. 65, 85, 138 et 145.

YANNIS RITSOS : QUATRE POÈMES
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