BESOIN D'EXPRESSION
Avec le temps et la fatigue, les mots meurent aussi –- dit-il.
Il ne lui reste rien pour exprimer le rien. Ses doigts
sont devenus très minces. Sa bague tombe. Il l'attache au
bout d'une ficelle,
la jette dans le puits, la remonte. Rien. Le puits
n'a plus d'eau, ni la ficelle aucun sens. Pourtant le choc
de cette bague sur les pierres, c'était comme s'il mesurait
quelque chose,
quelque chose qu'il fallait à tout prix mesurer pour arriver, avec le soir,
au même nombre impair qui est inscrit derrière la porte.
Le 17/12/1967
PRESBYTIE
Il enleva ses lunettes. S'allongea. Ferma les yeux.
Une mouche se posa sur son front. Il la laissa faire.
Il observait l'intérieur de la mouche : un théâtre vide,
et un acteur, seul, debout sur une chaise,
qui répétait sans voix le rôle d'Iphigénie.
Athènes, le 02/07/1971
*
Le butin, gardez-le ou distribuez-le –- pour moi je ne veux rien.
Et cette femme qui hurle dans les escaliers, prends-là pour esclave
ou comme nourrice pour notre fils (–- où est-il, c'est vrai ?
–- je ne l'ai pas vu) –- pas dans mon lit, non,
un lit tout à fait vide, c'est ce qu'il me faut maintenant,
pour m'y engourdir, pour me perdre, pour être,
qu'au moins je dorme sans surveillance, sans plus avoir le souci
de savoir si j'ai le visage aussi dur qu'il le faut ou si se sont relâchés
les muscles de mon ventre ou de mes bras. Maintenant
seul le souvenir de l'amour peut remplacer l'amour, et atténuer
ce grand contraste, si choquant,
entre la flétrissure du corps et l'obstination du désir.
*
Peu à peu, tout s'est dénudé, apaisé, tout est devenu comme du verre,
les murs, les portes, nos cheveux, nos mains –-
tout a pris cette exquise transparence du verre –- même
l'haleine de la mort ne peut la ternir ; on distingue
derrière le verre le rien indivisible –- enfin quelque chose d'intact –-
une sorte d'intégrité première, invulnérable comme l'inexistence.
Le mur dans le miroir et autres poèmes. Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, 2017, pp. 65, 85, 138 et 145.
